samedi 4 septembre 2010

EGERIE - COUPABLE - LIAISON

Depuis le début, je savais que cette rencontre ne ferait que m'inspirer plus rapidement vers le fond.
Il y avait eu des avertissement, j'aurais pu arrêter tant qu'il est en était encore temps. Mais, comme je ne vis pas dans une chanson de variété française, "arrêter tant qu'il est encore temps" n'est pas une option, selon moi. Il s'agirait plutôt de continuer puisqu'il est encore possible de le faire.
J'ai continué.
J'ai attendu qu'elle me donne rendez-vous à nouveau.
J'ai attendu.
Elle m'a à nouveau donné rendez-vous.
D'une certaine façon, j'étais toxique pour elle autant qu'elle l'était pour moi.
J'avais beau être celui qui subit et ne décide de rien, je voyais bien qu'elle devenait accro, doucement mais sûrement, à son rôle de tortionnaire. Tenir les rennes lui procurait trop de jouissance pour qu'elle se permettre de s'en passer du jour au lendemain.

J'avais passé une semaine enfermé.
Débranché, le téléphone.
Fermés, les volets.
Oubliés, les amis.
Le jour, la nuit, c'était pareil. C'est à peine si j'avais écoulé un paquet de pâtes en 7 jours, je fondais à vue d'oeil, mais j'avais épuisé mon stock de toiles, et c'était là une nourriture autrement plus énergétique. Chaque auto-portrait devenait plus vrai que le précédent, je me peignais les yeux fermés et j'arrivais, au bout du 7° essai et du 7° jour à faire ressortir tout ce que cette femme laissait comme marques sur mon visage déjà bien émacié. Satisfait de ce dernier croquis, je branchais à nouveau le téléphone et j'attendais qu'elle appelle. Il fallait qu'elle m'en fasse encore voir de toutes les couleurs si je voulais me dépasser moi-même. Je n'avais jamais autant crée que depuis que je la connaissais, mais il me fallait vite ma dose d'elle pour trouver encore l'inspiration en moi. Qu'elle le veuille ou non, elle m'animait. Elle me rendait service à me maltraiter de la sorte. Et de bourreau, elle passait à égérie en un coup de pinceau. Il faudrait que je pense à la remercier, la prochaine fois, d'être une muse aussi assidue, aussi intransigeante, aussi pousse-au-cul pour un flemmard comme moi. Je lui dédierai ma collection, si j'en sors vivant.

Elle a appelé.

Elle m'a à nouveau donné rendez-vous.

Je ne connaissais pas cet hôtel, je croyais pourtant qu'on en avait fait le tour. Il y a un nombre insoupçonnables d'hôtels à Paris. Il y a un nombre incalculables de liaisons aussi. Chaque rencontre a son décor; chaque amour, sa chambre; chaque réceptionniste, ses petits secrets.
Elle m'a à nouveau donné rendez-vous, mais ni elle ni moi ne savions que ce serait le dernier. Il me manquait une toile, une seule, une qui donnerait son visage à la rage et à la colère. Une de ces oeuvres dont personne ne voudrait chez soi, mais qui créerait une agglomération d'admirateurs badauds, dans un musée. Elle finira dans un musée, c'est évident, parce que personne n'aura jamais vu à ce point la mort prendre possession d'un homme. Il me manque cette toile là, ma Joconde décatie à moi, mes Nymphéas pourris, mon Radeau de la Méduse englouti, tout en bas, dans la vase.

L'hôtel était au fond d'un passage rempli de jasmin. Je n'arrivais pas à savoir si l'odeur me plaisait ou m'étourdissait. J'en arrachais une branche, non pas pour la lui offrir, simplement pour abîmer la beauté de l'endroit. Je savais que rien de joli ne m'attendait.

Le réceptionniste semblait espérer mon arrivée depuis toujours. Le long soupir de soulagement qu'il a lancé en me voyant m'a laissé penser qu'Elle avait du lui donner beaucoup de directives. Elle aime ça, les directives, et il faut toujours que nos rendez-vous soient une suite d'énigmes plus tordues les unes que les autres. Pourtant, en me donnant ma clé, il ne me disait rien. Il m'accompagnait à l'ascenseur et point barre.
Je m'attendais à une note expliquant qu'il fallait me rendre ailleurs, les yeux bandés, à cloche pieds en récitant les capitales du monde en ordre alphabétique, et... rien. Je n'avais qu'à prendre l'ascenseur. Il avait soupiré sans raison. Si ça se trouve, il soupirait tout le temps comme ça.

Les couloirs, les murs, la porte même, tout semblait bizarrement normal et j'avais peur, pour ma toile, pour mon art, pour mon entrée dans l'histoire, j'avais peur qu'elle se soit résolue à une passade comme les autres, une aventure équitable, sans jeux, sans méchanceté, sans défis.

En tremblant, j'ai ouvert la porte. En tremblant et en retenant ma respiration.

Elle m'avait à nouveau donné rendez-vous dans un hôtel à 3 étoiles où elle m'attendait, chambre 17, dans un lit avec mon fils, nus. 

Je n'avais pas été capable de refermer la porte, la surprise avait figé mon corps, j'aurais du refermer la porte, mais j'étais comme sculpté sur le perron, figé à jamais devant cette vision d'horreur. A côté du lit, une lampe rococo me tendait la main, et je l'empoignais solidement, pour qu'elle ne m'échappe pas quand il faudrait que je le tue, lui, aussi, après. Son corps à elle est tombée comme une masse sur le sien, animé de derniers soubresauts. Il n'y avait rien, dans ses yeux, que de l'incompréhension, il ressemblait tout à coup au gosse que j'avais emmené manger des glaces, parfois, les week- end où je m'ennuyais assez pour accepter de m'occuper de lui. J'ai frappé encore avant de ressentir des sentiments, disons... humains. Peut-être même paternels, qui sait. J'ai frappé jusqu'à ce que leurs 2 têtes forment une petite bouillie et que les éclaboussures, sur le mur, dessinent formes dont les contours me plaisaient.

J'avais été coupable de ne pas refermer la porte. Je plaiderai comme tel.
J'ai jamais eu peur de voir les choses en face, je regarderai mon procès droit dans les yeux.
Les cris et les coups ont alerté l'entourage, ça s'agite déjà à l'étage. J'appellerai la police après avoir fini cette toile, la dernière. Sur le mur de l'hôtel qui sent le jasmin. Et le sang.




Mots du prochain texte:

Première pioche

 

Voici donc les mots du premier prochain texte.